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JACQUES BREL

JACQUES BREL

  Qu’il soit le “Jacky”encore insouciant ou le “Grand Jacques” désespéré ; qu’on l’appelle « phoque hilarant » (son totem scout) ou qu’il se nomme lui-même « cheval » - Jacques Brel, pourfendeur des idées toutes faites, du « comme-il-faut » et du moutonnage ; Brel, l’inlassable juge de l’oubli de soi et de la bêtise, est avant tout l’homme de l’Amour : un missionnaire du coeur et de la main tendue.  Né le 8 avril 1929 à Bruxelles, dans une famille francophone très « comme-il-faut » de la petite bourgeoisie industrielle flamande, Jacques Brel était prédestiné à un avenir moelleux au sein de la cartonnerie paternelle. Enfant silencieux et timide, très proche de “la maman”, il se rendait vers son avenir comme le garçon frêle part à la guerre quand la guerre gronde, comme la fille sage se donne au mari choisi pour elle par ses parents ou consent docilement à prendre le voile alors qu’elle ne voit dans le Ciel qu’un noir ou bleu sans fin et n’imagine en « Dieu » qu’un Père-Noël sans hotte...  En effet, Brel errait et se traînait tel un zombie. Relativement étranger à cet univers familial où l’avait jeté un hasard cellulaire (Brel s’obstinait à penser la vie comme un exceptionnel « accident biologique »), il déambulait dans l’enfance sans comprendre rien aux scènes que lui jouaient les adultes (cf. Mon enfance), se refusant déjà, mais sans en prendre pleinement conscience, au joug de l’étiquette et au poids de la tradition. Car tout ce que fit Brel, le long de son trop court passage en ce bas-monde (il mourra à 49 ans des suites d’un cancer du poumon), ne fut, en vérité, que rejeter et déchirer le sacro-saint moulage dans lequel il avait été pris - et la plupart des autres hommes avec lui - et qui aurait dû pour jamais lui tenir lieu, outre d’écorce, de consistance. Sans relâche, il lutta contre la domestication, la prudence et l’ensommeillement, l’économie de soi, le chiche, la sécurité, la peur de manquer, la peur d’oser, la peur d’être - bref, il lutta fièrement contre ce qu’il appelait, d’une manière générale, la « bourgeoisie ». Pour résumer  “Brel”, il suffirait de dire que lorsqu’on lui demande quel est son idéal, il répond « essayer » ; que le héros qu’il a choisi pour étoiler son existence et lui conférer un orient n’est autre que Don Quichotte, un chasseur de moulins, un gardien de rêves, un infatigable fervent et défenseur de l’Impossible.  Sa vocation, Brel la découvre au Collège de l’Institut St-Louis, où il pratique le théâtre avec une petite troupe d’élèves. Mais ses professeurs ne le stimulent guère, le jugeant par trop expansif et démonstratif. A quinze ans, il écrit une première nouvelle et quelques textes en prose, puis s’essaie aux vers et à la chanson. Mais comme l’école n’est pas son fort (l’institution scolaire est, dans son principe même, bien trop limitatrice et a-fantaisiste pour séduire un tel esprit libertaire - dut-il le regretter par la suite ! cf. Rosa et Au suivant), il rejoint dès ses 18 ans son frère et son père à la cartonnerie, en tant que “commercial”. C’est à cette époque que les choses se gâtent ; Jacques comprend que le piège sédentaire et l’étau social se referment sur lui - et quelle allégorie de l’enfermement, plus sinistre et plus dérisoire qu’un carton ? Une de ces suprêmes ironies du sort !...  Entre deux projets délirants pour échapper à son destin (Brel pense sérieusement à monter une affaire d’élevage de poulets...), il milite à la « Franche Cordée », un groupe de jeunes bénévoles d’inspiration “catholiques de gauche” et en devient même président en 1949. A leurs côtés, il court les routes de Belgique pour présenter chaque dimanche, aux hospices et centres hospitaliers de la région, de petits spectacles de variétés d’où émanent ses premières chansons : le Diable ; Il peut pleuvoir ; Il nous faut regarder ; Sur la place ; Dites, si c’était vrai. Il y rencontre Miche, l’épouse en 1950 et devient père l’année suivante de France, l’aînée de trois filles - les trois seuls enfants qu’aura jamais Brel. Mais parallèlement à sa vie de famille, à la cartonnerie et à ses activités “militantes”, Brel goûte à la scène et aux planches, d’abord dans le cadre des fêtes paroissiales puis, dès 1953, dans des cabarets bruxellois tels que la Rose Noire ou le Coup de lune. En février de cette année, il enregistre (pour la branche belge de Phillips) une première maquette 78 tours à l’attention des radios locales et des directeurs de théâtre et de salles de spectacles. Par miracle, l’un de ces exemplaires parvient à l’oreille de Jacques Canetti, producteur parisien chasseur de talents et faiseur de prodiges - c’est lui qui a lancé Brassens. Il convoque donc Brel à Paris, pressentant le génie de ce jeune garçon atypique, éblouissant de vérité et de justesse de ton. Durant quinze jours, Brel s’essaiera aux « Trois baudets » (le cabaret de Canetti) où l’accueil est plutôt aride. Son allure gauche et paysanne, ses « bondieuseries », ses « r » excessivement grattés agacent l’assistance. Pourtant, Canetti sait qu’il a trouvé un diamant dans cet « abbé Brel » (tel que le surnommera affectueusement Brassens) ; et Brel, de son côté, conjecture que c’est à Paris que l’attendent la gloire et la vie.  Cela dit, ce n’est pas le goût des paillettes et du strass, ni non plus une quelconque faim d’honneurs et de reconnaissance, qui poussent Brel à chanter et à monter sur scène. Il l’expliquera plus tard, s’il chante, c’est qu’il a « mal aux autres » ; mais pas entre treize heures et treize heures cinq, pas après les journaux du soir, pas parmi les bancs d’ouailles moralisées pour un dimanche, et que le curé laisse aller aveuglément au monde, le coeur propre et la poche légère, une fois confessées, grondées et communiées (cf. Grand Jacques). Brel pousse des cris, des cris de souffrance, de douleur, des cris d’amour, de com-passion. Il cherche sa voie dans un monde et parmi des êtres, auxquels il trouve plus de noblesse que de mesquinerie, plus de tendresse que de venin. Mais il y a de la mesquinerie, mais il y a du venin... Et toute la faiblesse de Brel - ou, paradoxalement, sa force - est de croire en l’Homme ; de vouloir coûte que coûte, et de manière inconditionnelle, voir en lui la beauté ; de le postuler, quel qu’il soit, capable de “grandeur”, capable d’accéder à un idéal d’humanité qui, s’il n’est pas atteint sur terre, doit au moins être visé pour que l’existence ait un sens. Aussi, Brel est-il sans pitié envers les individus qui se trahissent eux-mêmes, préférant se laisser aller au penchant naturel du vice, de l’égoïsme, de la médiocrité...  Ayant donc tout “planté”(parents, femme, enfants et cartons) et s’étant fait couper les vivres par son père, Brel entame piteusement la course aux cachetons, égrainant les cabarets de la capitale, parmi lesquels « l’Ecluse » et « l’Echelle de Jacob ». Mais partout le public le boude. On aime certaines chansons, on n’aime pas le chanteur... En 1953, Jacques Canetti le met en contact avec Juliette Gréco, éblouie et abasourdie par la présence scénique et le talent d’interprète de ce grand gars si vivant, aux mains si grandes, aux yeux si ardents. Elle lui prend Le Diable, une chanson splendide, étonnante, mais « trop difficile à défendre » pour un inconnu. C’est elle qui la fera connaître et entraînera pour une part Brel dans le sillon de sa popularité. Cela n’empêchera pas toutefois l’échec de son second album (un huit titres contenant notamment Le Diable, Sur la place et Grand Jacques), et la raillerie de la presse française qui, à l’issue de sa tournée d’été avec Philippe Clay et Catherine Sauvage, lui conseille de reprendre comme il est arrivé l’un de ces « excellents trains pour Bruxelles »...  Mais Brel ne se décourage pas. Il retravaille ses textes, évacue les facilités d’écriture, les lourdeurs et les poncifs, cherche une plus grande clarté, un style plus direct, authentique, spontané. Il veut faire concis et universel ; il multiplie donc les images (ex. : « les femmes pleuvent » dans J’arrive), tord la langue (avec lui, diront ses coéquipiers, même lorsque ça ne rime pas ça passe), conjugue les noms communs et invente autant de néologismes qu’ils lui simplifient la tâche et peignent clairement son propos (apparaîtront, ainsi, des verbes aussi joyeux que « toupir », « frérer », « derrièriser », « variéter », « tirebouchonner », « colimaçonner »,....). Sa rencontre avec François Rauber, en 1954, est déterminante. Ce jeune pianiste classique, diplômé du Conservatoire et qui gagne sa pitance dans la Variété, va lui enseigner le solfège et des rudiments d’écriture et d’harmonie, prendre en main l’arrangement et l’orchestration de ses pièces, mais encore, va l’accompagner et le persuader de lâcher sa guitare... Cette idée toute bête (mais qu’il eut bien du mal à faire entendre et accepter !) sera à l’origine de la libération du jeu scénique de Brel, jusqu’alors planqué derrière son instrument et plutôt timoré... Parallèlement, Brel sort un nouvel opus, d’où émerge un premier succès radiophonique tonitruant : Quand on n’a que l’amour. Il vole même la vedette à Philippe Clay dont il doit assurer la première partie de spectacle à l’Olympia !...  Sa « carrière » est lancée et il se lance à corps perdu dans les réjouissances de la scène, enchaînant les tournées, les représentations, les galas et les loges. Ce faisant, Brel se forme une troupe de fidèles compères et amis : il est rejoint d’abord par le pianiste Gérard Jouanest, qui lui composera de nombreux morceaux et deviendra son accompagnateur exclusif en concert (François Rauber prenant lui-même la tête de l’orchestre, en Studio comme en salles), puis par André Grassi, André Popp et Jean Corti pour l’accordéon.  Avec l’Orchestre de François Rauber, ils tournent comme personne, dépassant allègrement un Brassens ou un Hallyday ; Brel est infatigable, inépuisable, intarissable - on le retrouve en France, mais également en Afrique du Nord ou au Canada, puis en URSS, aux Etats-Unis, en Israël, au Liban,... partout où il est réclamé, Brel se déplace et chante. Et cependant qu’il donne tout ce qu’il peut donner (les spectacles le mettent à la torture : il ne peut pas rentrer sur scène sans en avoir vomi de trac), il forge son art, peaufine et parfait. L’Olympia de décembre 1958 marque sa consécration : Brel arrache ses textes à la profondeur de ses tripes ; il vit chacune de ses syllabes jusqu’au bout de ses doigts, doué pour cela d’une voix très bien placée, très en avant, aussi claire que profonde, aussi droite que la voix parlée, et d’une diction à toutes épreuves. Brel sue, il est « lyrique » : l’on « voit au moins ses dents si l’on ne sent pas son coeur ». Rien, il ne lâche rien. Chaque note compte, chaque respiration, chaque ponctuation, chaque silence, chaque lettre et jusqu’au “e” muet des fins de phrase qu’il ne laisse jamais choir. Présent à l’extrême, Brel vit la moindre larme, le moindre rire, éprouve chaque parcelle de sensation et de sentiment qu’appellent ses personnages... Ne serait-ce qu’à cet égard, il devient un monstre de la Chanson, parce qu’il est inimitable et donc incontournable. La Valse à mille temps, Ne me quitte pas (1959), puis Les Bourgeois et Le plat Pays (1962), hisseront définitivement sa popularité au rang d’un Brassens ou d’une Piaf.  Au milieu des années 60, Brel, à la cime de son ouvrage, donne jusqu’à 300 concerts par an - voyez ce qu’il reste de repos à ses cordes vocales et à son coeur d’agneau ! -, parmi lesquels trois Olympia triomphaux : octobre 61, février 63 et octobre 64 où il crée Amsterdam, qu’il est obligé de chanter à deux reprises le soir de la première tant le public est endiablé... Moins “bons-sentiments” et plus déchiré qu’au temps des vaches maigres et de la Franche-Cordée, Brel s’entoure de prénoms qui sont autant d’icônes de la misère humaine et de l ’épreuve de soi. Il y aura Jef, le poivrot pitoyable, et que le désespoir a presque anéanti (1964) ; Fernand que nul n’attend et qu’aucune âme n’escorte en son ultime demeure (65) ; il y aura Isabelle (59), Marieke (61), le soleil-Frida (Ces gens-là, 1965) ; les garces de Clara (61), Fanette (63) ou Mathilde (64) ; les indifférentes Madeleine (64) et Germaine (Les Bonbons, 64 et 67) ; Zangra (62), l’infortuné ; et tant d’autres encore jusqu’au Jojo de 73 et que Brel s’apprête à retrouver - quoiqu’il ne l’ait, à vrai dire, jamais perdu... Brel chante à travers eux la grandeur de l’Humanité, aussi vaine que grandiose, belle à pleurer, monstrueuse à s’esclaffer ! Il chante leur effort, leur essai ; il chante leur gloire à même leur faiblesse et leurs larmes, leur défaite ou leur déchéance. Car la réussite, le triomphe importent peu à Brel s’ils ne sont l’apogée d’aucune faim et d’aucun parcours. Tout ce qui vaut pour lui n’est que l’envie, le désir, la quête, la recherche, la poussée, l’avancée, le projet, le trajet, le mouvement... Brel chante l’espoir profond qui anime tout homme, tout ce qui le fait palpiter, vibrer, résonner. Il chante les héros, c’est-à-dire les conquérants et de préférence les conquérants de l’Impossible - d’ailleurs, ne le sont-ils pas tous, et nécessairement ? Entreprendre quelque chose qui nous sorte de cette vie stupide, fainéante et somnambule ; essayer d’aller autre part, viser un ailleurs meilleur et vivant ; et voici déjà un héros !  Brel nous dit : Ecoutez ce petit quelque chose splendide qui brûle au fond de vous, et retrouvez cette lumière que vous vous êtes empressés de voiler parce qu’on vous la disait dangereuse, pernicieuse, illusoire... Il nous dit : N’ayez plus peur d’être grands, n’ayez plus honte d’être beaux et d’appeler sans fin autre chose que ce simple être-là, dérisoire et grotesque, dont on vous a appris qu’il était tout et le plus cher, et que vous craignez donc de perdre, au point de ne plus être rien qu’un poids mort qui s’ennuie et dont la seule occupation est de tenir intact son lopin de terre, de fermer les rideaux, les volets, les fenêtres  pour préserver son bien - mais quoi ? Du matériel, du superflu, ce qui ne vaut rien et qu’un incendie ravagerait en moins de deux heures ? Brel chante pour réveiller les hommes. Il nous demande : Qu’est-ce qui compte réellement pour vous ? Depuis combien de temps n’avez-vous pas ouvert vos mains et desserré les liens de votre coeur impénétrable ? Combien de cendre et de poussière s’est lentement amoncelée dans votre jardin intérieur, sur votre sourire, pendant que vous faisiez briller les meubles du logis ? Tout le restreint et tout lui pèse, cet autour de lui compassé, étriqué et plat, toujours calculé. Les individus qui s’interprètent entre eux plutôt que de se laisser envelopper, immerger par la différence de l’autre qui les épouvante, les répugne (Cf. Les fenêtres). Voilà contre quoi se bat Brel : contre ce qui rabougrit l’homme. Mais souvent, nous fourvoyons-nous quant à ses intentions...  Ce que l’on prend, ainsi, pour du fiel et de la colère n’est jamais plus qu’un cri d’alarme et, paradoxalement, d’espoir, dans la multitude désabusée. Brel n’est pas un « anti-bourgeois » au sens strict de l’appellation, mais il est effrayé par tout ce qui tourne autour des conventions et par leur effet narcotique et anesthésiant. Se recroqueviller dans la bourgeoisie et s’y endormir, c’est déjà renoncer à sa destination suprême, ruiner la promesse grandiose dont l’homme est porteur. Car le bourgeois est celui-là qui ne cherche plus à contenter que de petits désirs et plaisirs égoïstes, « les plaisirs vils » dit Brel (C’est comme ça), directement frappés de mort et de viduité. Qui ne vit que pour son confort et ne voit pas plus loin que le carré de terre dans lequel il s’est enfermé,  qui n’a plus comme point de mire que sa petite maison, sa petite auto, son petit travail, sa petite famille (qu’il n’aime pas), ses petites idées sur tout et sur rien contractées dans l’enfance ou chopées au fil de la mode pour faire bien (et qu’il s’est surtout gardé de remettre en cause...), celui qui ne possède rien d’autre que cela, s’est détourné du bon chemin, de la juste ligne (S’il te faut, Le moribond, Les bourgeois, Ces gens-là). Ne restent aux bourgeois que la joie de médire sur leurs quelques voisins et de juger le monde du haut de leur existence pâlement “vertueuse” et de leur balcon gris (La parlote, Les fenêtres, Le tango funèbre, Les moutons).  On le croit misogyne, il n’est que profondément masculin, épris de liberté, avide d’espace, d’aventure, de voyages, de transformation,.... Les femmes le retiennent, le limitent dans son énergie et dans sa créativité, cherchent à le détourner de son ambition et d’affaiblir sa volonté à coup de ruse et de mensonges - la force du sexe faible, dit-on... (cf. Les biches,  Les filles et les chiens, Mathilde, Grand-mère, Vesoul, Les remparts de Varsovie, Le lion). Elles sont le principe même du maternage, du repos, de la prudence, de la passivité, de la contemplation, et ce principe entre en contradiction foncière avec tout ce que l’homme aspire à devenir. Or - et ce sera peut-être sa seule certitude -, ce qui cesse d’être en mouvement, cesse à la fois de vivre... L’homme qui se résoud est comme un malade ou un vieux précoce. Brel ne cessera pas de dépeindre cette difficulté du rapport hommes / femmes, cette fatale mé-compréhension, ce “ratage”... Les hommes s’ennuient dans leur foyer (cf. Pourquoi faut-il que les hommes s’ennuient ? : « Pourtant piétinent les épouses / Que les enfants ont pris au piège ») et c’est souvent, pense Brel, par lâcheté et pas bourgeoisie, que ces derniers rechignent à s’extraire du monde féminin qui les dévore et les annihile...  On le croit anti-Flamands, il n’est qu’une aiguille qui vient leur piquer les fesses, qu’un diablotin armé d’une fourche : il déchire et rudoie pour mieux réveiller ceux qu’il n’estime, finalement, pas encore tout à fait morts - sinon, à quoi bon s’acharner ?... C’est parce qu’il se sent le gardien de sa terre natale et de cette ascendance dont il est profondément fier (Marieke, Le Plat Pays, Mon père disait) ; c’est parce qu’il a l’esprit humide, brumeux et  nostalgique, l’âme grise et incertaine des ports de pêche de son enfance (J’aimais, Il neige sur Liège, Les Désespérés, L’ostendaise) ; c’est parce qu’il se sent la rudesse froide et sèche des peuples du Nord (Amsterdam, La bière), que Brel crache avec autant de fougue et de hargne sur les flamingants. Parce que leur nationalisme et leur conservatisme, leurs bagarres de clochers, leur bataille linguistique désuète, leur incapacité à s’entendre entre eux et leur tendance idiote à prendre leur lutte pour le nombril du monde, « défigurent » la Belgique et la tournent en ridicule (Les flamandes, Les bonbons, Les f...).  On le croit incroyant et anti-clérical, il n’est qu’anti-superstitieux, croyants circonstanciels et routiniers de la messe (La dame patronnesse, Les bigotes). Tourmenté - torturé, devrions-nous peut-être dire ? - par la question divine, Brel est en proie à un ressassement perpétuel et que l’on pourrait voir comme un duel intérieur : d’un côté, s’abandonner à la croyance serait une marque de faiblesse et de lâcheté, car la foi pure et dure elle-même une simple recherche pantouflarde de réconfort et de consolation ; mais d’un autre côté, refuser de croire reviendrait à effacer en soi tout espoir de grandeur, renier tout ce que Brel sent au fond de son coeur et qui ne demande qu’à éclater et briller de mille feux. Si donc Brel veut croire, il veut croire par-dessus les croyants, croire par-dessus les troupeaux humains aux regards si vides et si froids, si creux et transparents qu’on peut voir à travers. Brel veut croire comme l’enfant (à l’âge où l’on ne croit pas seulement pour faire comme ses parents), qui ne prie pas pour ‘faire joli’ ou remplir piteusement sa pauvre existence de chimères et de superstitions,  mais parce qu’il sent quelque chose en lui de meilleur et de bon. Il n’entend pas s’arrêter aux seuls dogmes mâchés en cours de Caté’, ni - Oh ! Jamais - rentrer dans le rang de la bonne morale qu’il exècre (cf. : La Statue). Car la foi n’est jamais pour Brel un antidote ou un gri-gri : s’il s’agenouille parfois ce n’est pas pour gagner son tribut vers le Ciel et son asseoir près du Bon-Dieu, et s’il se confesse quelquefois, ce n’est pas non plus pour mieux se vautrer dans le vice et baver ses laideurs à peine l’Eglise a clos ses portes derrière lui.    Comme il le chante dans Le Moribond, Brel, s’il « n’[est] pas du même chemin » que les prêtres et les catholiques, « cherch[e] le même port » qu’eux. Car ce qu’il poursuit avant tout et appelle de toutes ses forces, n’est que l’Amour suprême et la paix absolue entre des hommes qui n’ont de cesse de se taper dessus, que de bafouer et limiter leur promesse de beauté - et les hommes de foi parmi eux (cf : La colombe ; Caporal Casse-Pompon ; Vivre debout ; Les Singes). En ce sens, on peut dire de Brel que quelque chose en lui converge avec l’esprit chrétien, et plus précisément avec le centre même de la Révélation chrétienne : l’idée même de l’Homme, de sa place au sein de la création et de son rapport avec l’absolu. Et quand bien même il resterait en lui un doute, un je-ne-sais quel relent d’agnosticisme et de défiance (sûrement parce qu’il confond le Christianisme avec les catholiques), Brel aspire à croire - à croire parce que c’est merveilleux, et pas seulement conventionnel, à croire parce que c’est beau, et pas seulement décoratif (Dites, si c’était vrai ; Je prendrai). Or, si pour l’Eglise, le Christ est Dieu qui s’est fait homme, Dieu qui s’est mis à la hauteur des hommes et qui a choisi de devenir fini, déterminé, limité, et le plus pauvre et faible parmi tout le peuple, pour nous révéler que dans cette condition même, amoindrissante et négatrice, il demeurait divin et tous les hommes avec lui ; alors l’Eglise tout entière porte le message de la grandeur humaine, de l’infinie liberté de l’homme au coeur même de sa soumission nécessaire à la finitude. Nous n’entrerons pas là dans des détails qui alourdiraient et assombriraient considérablement notre propos, mais en ce sens précis où le Christianisme doit être perçu comme une religion de l’Humanité (parce qu’elle prône la hauteur et la dignité de l’homme plutôt que sa bêtise et sa servilité), Brel peut proprement être dit « chrétien », puisque visant cet idéal d’humanité commun à la chrétienté.  Tel est donc simplement ce que Brel exprime dans sa langue, lorsqu’il dit que « Dieu c’est les hommes » ; car il n’entend pas là que Dieu est un mirage, une invention des hommes contre l’inconnu et la peur. Ce que Jacques Brel  avance, c’est la présence dans l’homme d’une étincelle, d’une trace, d’une lueur de « divinité », de grandeur, d’absolu, gisant à même nos coeurs, et qui n’a rien à voir avec la dévotion stupide, le renoncement, la superstition, le bon-sentiment superficiel et d’apparat, ou la bonne conscience (cf. L’homme dans la cité). Mais, en retour, c’est parce que Jacques Brel croit sans faille en l’homme, parce qu’il lui voue une confiance parfaite  et un amour total, qu’il ne lui pardonne aucun abandon de lui-même dans la médiocrité (Qu’avons-nous fait, bonnes gens ; Pardons ; J’en appelle ; Le Bon Dieu). Car, dans la mesure où tout un chacun est libre de sa destinée ; dans la mesure où rien ne nous tombe jamais du Ciel et que c’est à chaque homme que revient de transfigurer son existence et de lui donner sens, chaque homme est entièrement responsable de son devenir. Brel le postule fermement : tout être en ce monde a sa chance, parce qu’il est pleinement libre et guidé seulement par lui-même : nous sommes ce que nous nous faisons, nous devenons ce que nous visons, et cela parce que nous avons tous pouvoirs en nos mains...  Est-ce à voir en Brel un rêveur et un utopiste, un idéaliste un peu fou et trop sentimental, déconnecté du monde concret, de la réalité sociale et des vrais enjeux personnels ? Tel n’est pas mon avis. Et il n’est qu’à prendre le temps de se poser et d’écouter quelqu’une de ses nombreuses chansons, pour ressentir la profondeur de vérité à laquelle nous ouvre son propre regard. En voulant tout vivre pleinement, et jusqu’aux instants et aux choses de la vie les plus humbles et les plus modestes, Brel nous achemine vers une perception plus fine et plus juste, plus pertinente et attentive du monde extérieur. Par ses mots, nous redécouvrons ce qui s’étalait depuis si longtemps sous nos yeux et dans lequel nous ne décelions plus rien que d’ordinaire et de banal. Avec ce regard pétillant, toujours plein d’émotion et d’émerveillement, Brel laisse éclore un univers sans gnan-gnan ni fleurettes, mais où il est encore permis d’espérer... Il sait comme nul autre regarder les choses et les trouver belles, mais sa vision n’est jamais mièvre, falote ou seulement esthétique. Parce que Brel vit pleinement son rapport à ces choses qui se donnent à lui et qu’il refuse obstinément de passer à côté d’elles, de les manquer. Tandis que nous nous coulons dans une existence pré-taillée par le monde moderne, Brel s’arrête et regarde. Et cette position qu’il prend face au monde n’est pas un endormissement ; car quiconque prend le temps de regarder vraiment est plus actif et plus vivant que n’importe lequel de ceux qui s’agitent et fourmillent sans raison. L’« action » dont nous parle sans cesse Brel serait donc moins de l’ordre d’une agitation que d’une communion à soi-même, un mouvement intérieur, une perpétuelle remise en cause de soi par rapport aux autres, par rapport au monde. Et c’est bien le Graal qu’il poursuit à travers la chanson...  Cependant, fidèle à son engagement envers le public et à sa foi indéfectible dans la sincérité, Brel décide, en octobre 1966, de faire ses adieux aux frous-frous et au Music-Hall. Craignant, comme il le dit, d’être « devenu habile » et de savoir tricher avec ses sentiments, Brel s’éclipse donc progressivement sous la relative incrédulité de son auditoire, persuadé qu’il reviendra vite, si du moins il s’arrête... Il honore l’année 67 ses derniers contrats en France et au Québec, et le 16 mars de cette année, laisse retomber sur lui le rideau d’un ciné’ de quartier, à Roubaix. Néanmoins, s’il estime sa source poétique et thématique tarie, s’il décrète n’être plus capable que de rabâchages et que d’un pillage de son propre écrit,  Brel n’en demeure pas moins avide de sensations et en quête d’idéal. Ayant découvert à New York une comédie musicale qui mettait en scène le Don Quichotte de Cervantès, il signe l’adaptation française de The man of la Mancha (L’homme de la Mancha) et reprend le rôle principal sur les scènes bruxelloises d’abord (automne 1968), puis dans la capitale française (de janvier à mai 69). Emouvant dans les mots d’un autre, Brel - interprète né - goûte pour de bon à la comédie... Une fois saluée et enterrée sa « carrière » de chanteur le 17 mai 69 (soit 2 ans jour pour jour après ses Adieux à Roubaix), Brel s’adonne donc au cinéma, d’une part comme acteur (Les risques du métier ; La bande à Bonnot ; L’emmerdeur ; Mon oncle Benjamin ; L’Aventure c’est l’Aventure ; etc...), puis, sans grand succès, comme metteur en scène et réalisateur avec Frantz (où joue Barbara) en 72 et Far West en 73 - deux bides commerciaux.  Brel se cherche et ne se lasse pas de se redéfinir... Une première opération du cancer en 75 le persuade de s’évader pour une traversée du monde à bord de son voilier l’Askoy. Dix-sept mètres de long à partager à trois : Brel, l’une de ses trois filles, et Maddly, sa dernière alliée et compagne, sa dernière chance... Ils découvrent en cours de périple la Polynésie et l’Archipel des Marquises où Brel s’installe avec Maddly dans une cahute typique de l’île d’Atuona, dépourvue d’électricité et de tout ‘confort’ made in Europa. Retiré du monde, il goûte aux plaisirs simples de cet espace languissant, irréel et paisible, apaisant. Mais tout à la fois, se lance en avion dans des allers-retours Marquises / Tahiti pour aider au ravitaillement des habitants d’entre les mers. Brel ne se repose pas ; il s’épuise. Pourtant, si l’on interprète bien souvent cette course effrénée comme un élan désespéré vers le néant et une fuite suicidaire, j’y vois un symbole même de force et de vitalité, le moteur existentiel de Brel depuis son enfance et jusqu’à sa mort : l’incapacité de s’arrêter, de se finir, d’aboutir, de se réaliser - bref, une impossibilité élémentaire à être.  En effet, comme nous l’avons vu, Brel ne parvenait pas à se reconnaître pleinement dans ce qui l’entourait (que ce soit parmi sa famille, ses concitoyens, sa culture, dans la femme, la foi ou la société) ; et cette indécision le plongeait dans un perpétuel état de défaillance, de faille : il s’était enclos dans un cercle vicieux à forme d’éternel retour. Tout, à chaque instant, méritait l’intérêt de Brel et qu’il s’y arrête pour en prendre pleinement conscience. Mais, dévoré par cette sensation et cette intuition que le monde n’est qu’évanescence et que tout nous échappe sans cesse, qu’entre chaque claquement de seconde tout se perd et tout se re-crée, Brel doit goûter intensément chaque fraction de vie qui s’échappe. Paradoxalement, c’est donc son inaptitude au bonheur facile et son incapacité à jouir bêtement du sort sans se poser de questions, qui préserve sa conscience et rend, en quelque sorte, Brel plus vivant que bien des hommes... Parce qu’en se cherchant indéfiniment, Brel est sans entrave, sans barrière, sans oeillère. Il est obligé de se recréer à chaque instant, de recréer en permanence son rapport au monde et aux autres. Et c’est cela qui fait son extraordinaire fraîcheur et sa fabuleuse mobilité d’esprit.  Suivant son instinct de survie, Brel brûle ses dernières heures, ses derniers mois et profite au maximum de l’île et de Maddly. Plutôt que de rentrer en France tous les six mois, comme il est de mise dans ces longues maladies afin d’en contrôler et d’en freiner, tant que possible, l’inexorable évolution, Brel la laisse grignoter en lui et s’insinuer dans ses entrailles sans plus d’espoir de rémission... Mais lorsqu’il s’en revient, en 1977, c’est avec de nouvelles chansons, plus sombres que jamais, se rapportant presque toutes à son état de santé et à sa mort prochaine, fût-ce de manière discrète (cf. : La ville s’endormait : « Mais on ne m’attend point / Je sais depuis déjà / Que l’on meurt de hasard / En allongeant le pas » ou  Orly : « La voilà sans lumière / La porte est refermée / ... »). Son dernier album, produit par Barclay et fortement médiatisé, s’arrache comme des petits pains... Il est simplement intitulé « BREL ». Lequel, le 9 octobre 1978, s’éteint à l’Hôpital franco-musulman de Bobigny en Seine-Saint-Denis. Il a 49 ans - embolie pulmonaire.  De son vivant et après sa mort, de nombreux artistes, francophones ou anglo-saxons, ont rendu hommage à l’oeuvre de Brel, reprenant ses chansons et, plus notamment, Ne me quitte pas et Amsterdam. Pour ne citer que quelques uns de ses illustres interprètes, notons Juliette Gréco, Barbara, Isabelle Aubret, Serge Lama, Johnny Hallyday, Patrick Bruel, Céline Dion, Nina Simone, Ray Charles, Franck Sinatra, Tom Jones, Shirley Bassay, Joan Baez, David Bowie,... A considérer également, les textes spécialement écrits pour Gréco (Vieille et Je suis bien), Sacha Diestel (Les crocodiles), Charles Dumont (Je m’en remets à toi) et Mireille Matthieu (Hé m’man). Les mélodies de Brel ont fait le tour du monde et l’on entonne Les vieux amants comme une chanson du Troisième Millénaire... Car Brel et son grain de voix, incomparable et irremplaçable, traversent l’espace, le temps et les générations sans prendre l’ombre d’une ride. Plus proche finalement de l’esprit ‘Mélodie française’ (Debussy, Fauré, Ravel,...) que de la pure tradition chansonnière, toujours badine, légère, et - avouons-le - sans intérêt, bien que charmante, Brel se dégage et se détache du monde de la chanson au point que l’on se demande s’il est un quelconque rapport entre Brel et les autres chanteurs et chansonniers francophones, le précédant ou lui succédant ?...  Brel n’est pas mort ; six pieds sous terre, il chante encore, il espère encore, il frère encore, et je l’aime encore... (Cf. Jojo).



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Semaine du Lundi 04.02.2002

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